Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 5: L’éternel suspect no.1

Automne 1980. J’ai 12 ans.  Je commence ma vie d’ado à la Polyvalente Ozias Leduc.  L’école sécondaire est commencée depuis quelques jours.  Voilà presque deux ans que je n’ai rien volé.  Je n’en ressens pas la tentation non plus malgré les opportunités que le hasard m’offre parfois.  Il faut dire qu’avec l’histoire du briquet en or il y a trois ans et celui du billet de $50.00 il y a deux ans, j’ai appris à la dure à me tenir loin des vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.  Fini donc de me prendre pour Robin des Bois.  

Bien que je me considère honnête, je ne suis pas porté à pousser la chose trop loin non plus.  Par exemple, à moins de trouver un truc dans lequel apparait le nom, l’adresse et/ou le numéro de téléphone de son propriétaire légitime, je suis plutôt de la mentalité du qui trouve garde.  Je vois pas pourquoi je devrais mettre plus d’effort à en retracer le propriétaire qu’il n’en a mis lui-même pour nous permettre de le faire.   Ce fut le cas deux fois au début de cette nouvelle année scolaire.

Premier cas: Pendant l’heure du dîner, je traverse un corridor désert et je trouve une règle neuve par terre. C’est une de ces règles de 30 centimètres en plastique flexible transparent coloré comme il y en a tant. Il y a un ruban adhésif blanc dessus sur lequel est inscrit un nom de fille.  Ce nom m’étant inconnu, je décide de garder la règle.  J’enlève le ruban que je jette à la corbeille.

Moins d’une heure plus tard, on commence à se réunir devant les portes de nos salles de classes. La p’tite grosse de l’école (C’était à une époque où l’embonpoint chez les jeunes était rare) s’approche moi et me demande:

« Tu viens-tu d’trouver c’te règle-là? »

La question a de quoi me surprendre. Avec les maths qui sont un cour obligatoire, presque tous les étudiants possèdent de telles règles, alors rien ne peut distinguer celle-ci de toutes les autres.  Alors pourquoi est-ce que moi, juste parce que j’en ai une en main, suis-je aussitôt soupçonné?  Je refuse de croire qu’elle puisse l’avoir reconnue, c’est tout simplement impossible. Aussi, je refuse de l’admettre.

« Euh… Non! »
« Tu l’as achetée quand? »
« Quand l’école a commencé. »
« C’est bizarre, parce que je viens d’en perdre une juste comme celle-là. »

Je reste silencieux.  Qu’est-ce que je serai supposé répondre, de toute façon?  Elle rajoute:

« T’es-tu sûr que tu viens pas de la trouver? »

Son insistance à me croire coupable malgré le manque total de preuves, autant tangibles que circonstancielles, commence à m’irriter.  Aussi, je lui répond sur un ton sec:

« J’vois pas ton nom dessus. »
« Ah bon?  Parce qu’en plus tu l’as enlevé, mon estie d’voleur!? »
« Hein? Non! »
« Ben dans ce cas-là, comment ça s’fait qu’tu l’sais que mon nom était écrit dessus? Hein?  Crisse que t’es voleur, Johnson! »

Ah bon!? Parce qu’en plus elle connait mon (vrai) nom de famille malgré le fait que je n’ai jamais vu cette fille de ma vie?  WTF? J’étais sous le choc, et passablement scandalisé.  Non mais sérieux, là: Cette école avait plus de mille étudiants agés de 12 à 17 ans.  Pourquoi a-t-il fallu que le hasard fasse que la personne qui ait perdu cette règle soit de mon âge, également en secondaire I, et que son cours soit dans la classe d’à côté de la mienne dans la première période de cours après le dîner?  Mais même si on met de côté cette coïncidence extraordinaire, il reste qu’on ne me fera jamais accroire qu’elle a pu reconnaitre que ceci était SA règle parmis le millier de ses clones en circulation dans cette école.  Il n’y avait aucune preuve, aucun indice qui pouvait pointer dans ma direction, et il n’y avait aucun témoin dans le corridor lorsque je l’ai trouvée et ramassée.  Aussi, le fait que je sois le seul suspect ne fait aucun sens.  Je refuse de l’accepter. Malheureusement, vous savez ce que c’est quand on a 12 ans. Que je sois innocent ou non n’avait aucune importance. Cette fille avait fait une scène en me traitant publiquement de voleur, et ça a amusé les étudiants autour qui se sont mis à chanter: « Johnson est un vo-leur ♫ Johnson est un vo-leur ♫… » Belle façon de commencer la toute première semaine du premier secondaire dans cette nouvelle école.

Second cas: Le mois suivant, mon agenda scolaire a été ou bien perdu ou bien volé.  Un heureux hasard fit que deux jours plus tard, j’en ai trouvé un autre par terre dans la salle des casiers. Ces agendas ne sont que de simples feuilles xeroxées avec une couverture en papier cartonnée bleu ciel et vierge. La plupart des étudiants dessinaient quelque chose sur la couverture, ou bien y collaient des images. Celle que j’ai trouvé avait un dessin de véhicule de course dessinée sur une feuille blanche scotchée sur la couverture. Le dessin avait apparemment été colorée au Prismacolor après avoir été collée sur la couverture, car la couleur dépassait à certains endroits, près de la reliure.

Sur le dessin, il y a le nom du propriétaire de l’agenda. Je songe à aller remettre l’agenda au comptoir du magasin étudiant, qui sert également de comptoir à objets trouvés.  Mais je me ravise. Quand j’ai perdu mon propre agenda, personne n’est allé me le rendre, ni à moi ni au comptoir, malgré le fait que mon nom et mon numéro de groupe scolaire était sur la couverture. Alors pourquoi est-ce que je devrais donner à ce gars-là, que je ne connais même pas pour commencer, le respect que l’on n’a pas eu pour moi? Y’a pas de raison!  Je ne dis pas, si j’avais encore mon propre agenda.  Mais là, il m’en faut un, alors voilà!

Le soir venu, dans ma chambre chez moi, j’enlève délicatement le dessin et le scotch tape de la couverture. Il y a encore le problème du Prismacolor rouge et vert qui a débordé près de la reliure.  Je ne crois pas que quelqu’un puisse reconnaître ces taches et, de là, comprendre que cet agenda est volé.  Mais avec ce qui m’est arrivé avec la règle il y a presque un mois, je décide de ne pas prendre de chances et de ne pas faire les choses à moitié.  J’ouvre l’agenda en son centre et je déplie les trois broches qui relient les feuilles. Je les enlève, je retire la couverture que je replie en sens opposé, puis je la renverse de façon à ce que les taches soient maintenant bien cachées à l’intérieur. Je prends la peine d’enlever toutes les pages sur lesquelles l’ancien proprio de l’agenda avait écrit. Aucune page n’est numérotée ni pré-datée, alors ça ne paraîtra pas. Puis, avec patience, je ré-enfile les pages une par une sur les broches d’origine, que je replie ensuite dans le milieu. Et voilà, comme neuf! Pour compléter le camouflage, je passe les deux heures suivantes à faire un dessin couleur de R2-D2 et C3P-0 sur la couverture.  Je conclus en écrivant mon nom, mon numéro de groupe, mon adresse et mon numéro de téléphone sur la page de garde.  Et voilà!  Camouflage parfait!

Une semaine plus tard, alors que j’ouvre mon agenda pour prendre en note le devoir de Français, le gars assis à côté de moi me dit:

« Heille! C’est l’agenda que mon ami Marc a perdu la semaine passée. »

Je ne peux pas croire que j’entends un truc pareil.  Comment est-ce qu’il peut reconnaître cet agenda malgré toutes les modifications que j’y ai apportées?  Tout comme avec la règle, refusant d’y croire, je nie la chose.

« Hein? Non, c’est le mien. »
« Fuck you! Y’avait dessiné un char de course su’l’cover, pis y’avait dépassé en le colorant. J’ai reconnu les taches en d’dans. T’as juste retourné le cover pis dessiné su’ l’aut’ bord pour pas qu’ça paraisse. »

MAIS VOYONS DONC!?  Comment est-ce qu’il a fait pour deviner que c’est exactement ça que j’ai fait?  C’est pas possible!  

« Mais… Ben non, franchement! J’ai fait ces taches là quand j’ai coloré mon dessin de couverture. »
« Hostie que t’es voleur, Johnson! »

Cette fois encore, j’ai catégoriquement nié la chose car il n’avait aucune preuve de ce qu’il avançait. Mais après l’incident de la règle qui s’était passé un mois plus tôt, ma réputation en tant que voleur était faite. Ouais, sâcrée belle façon de commencer le premier mois du secondaire. Mille étudiants dans la place, et je me trouve toujours confronté à quelqu’un qui sait automatiquement que je ne suis pas le propriétaire légitime de mon matériel scolaire. C’est vraiment trop injuste!  En fait, c’est plus qu’injuste, c’est carrément anormal.

Ça valait bien la peine de me tenir loin des vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.

 

DEMAIN: Robin Déboires, passager clandestin.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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4 commentaires pour Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 5: L’éternel suspect no.1

  1. Ping : Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 6: Passager clandestin | Mes Prétentions de Sagesse

  2. Simon dit :

    Bonjour,

    Juste une question, comment se fait-il que certains commentaires ne soient pas visibles (à supposer qu’ils existent vraiment) ? Je vois qu’il est censé y avoir déjà un commentaire pour cet article, pourtant la section des commentaires est vide (je l’ai aussi vu pour d’autres articles plus anciens, où il était même censé y avoir plusieurs commentaires, avec aussi une section commentaires vide).

    Merci

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    • Steve Requin dit :

      Parmi les commentaires, tu devrais voir (je suppose) un truc nommé « Rétrolien ». Si, dans le billet A je fais un lien vers le billet B, alors un rétrolien apparait dans la section des commentaires du billet B, et c’est compté comme étant un commentaire.

      Par exemple, dans le chapitre 6, j’ai fait un lien vers ici, le chapitre 5. Un rétrolien est apparu dans les commentaires, et ça compte pour un commentaire. Voilà!

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  3. Simon dit :

    Ah d’accord, ce n’était pas évident du premier coup d’œil en effet.

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