Robin Déboires, piètre voleur, chapitre 4: Voir la lumière.

Octobre 1979. J’ai 11 ans.  L’histoire du briquet en or et du billet de $50.00 m’ont appris qu’il valait mieux que je laisse tomber les vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.  Voilà pourquoi j’ai totalement cessé de voler dans mon entourage immédiat depuis décembre l’année précédente.  Du reste, je n’ai volé nulle part ailleurs non plus.  L’opportunité ne s’est juste pas présentée.

En ce moment, je suis en 6e année du primaire à l’École Hertel-de-Rouville (Aujourd’hui Au Fil de l’Eau). La maison de mes parents est située sur la rue St-Charles à St-Hilaire, une rue qui se termine en cul-de-sac. Du moins, pour les autos. Parce que les piétons, eux, peuvent monter les vieux escaliers de pierres et de béton fissuré qui amènent directement sur le terrain arrière de mon école. J’habite donc à moins de cinq minutes de marche de là.

Ce jour là, nous devons tous donner deux dollars à la maitresse afin de payer nos nouveaux livres de mathématique. Je la vois prendre les billets de 2$ de tous les élèves, et ranger l’argent dans une petite boite beige en plastique. Elle met ensuite la boite dans le grand tiroir du bas de son bureau en bois. Nous sommes environs vingt élèves, ça signifie qu’il y a 40$ en tout dans cette petite boîte beige ($121.61 en argent de 2015). Je n’ai toujours pas digéré la perte de mes trois ans d’économies forcées.  Aussi, ces 40$, j’aimerais beaucoup les posséder.  Surtout que, puisqu’il n’y a rien de suspect à voir un enfant faire un achat avec un aussi petit billet que 2$, aucun adulte ne me soupçonnerait d’avoir volé.  Bref, autant le montant que son format m’est alléchant.

Je réalise que cette fois-ci, avec tous les élèves de la classe, je ne serais qu’un parmi vingt suspects possibles.  Cette idée me pousse à mettre au point un plan afin de m’emparer de cet argent.  Ça ne me prends pas plus que deux minutes pour trouver.  Et de la façon dont je compte procéder, il faudrait un miracle pour que quiconque puisse figurer comment l’argent aurait bien pu disparaître.

Notre salle de classe est au 2e étage. Ceci est un vieille bâtisse. Je ne sais pas quand elle a été construite, mais je sais que mon père y a étudié quand il avait mon âge au milieu des années 50. Il n’y a pas de moustiquaires aux fenêtres du 2e étage. Ce sont de robustes fenètres à guillotines, toutes en bois, que l’on ouvre en faisant glisser par le haut, et que l’on tient ouverte avec un bout de bois, généralement un mélangeur à peinture. Des mouches entraient parfois en classe.  On s’en foutait, on était habitués.

En 1979 dans une vieille école de petit village du Québec, il n’y a pas d’alarme aux fenêtres, pas de caméras de surveillance, pas de détecteur de mouvement, rien.  Les seules alarmes sont aux portes d’entrée, et seules les fenêtres du rez-de-chaussée sont couvertes de grillages, autant pour protéger d’un accident de ballon que d’une entrée par effraction.  Aussi, puisque ma classe était au second étage, le plan que j’avais imaginé n’avait aucune raison d’échouer.

Ce petit gribouillis représente le bout en cul-de-sac de ma rue, et la cour arrière de mon école.  (J’ai enlevé les arbres pour une meilleure compréhension).

Donc, vers 15:00, les cours prennent fin.  Tandis que les élèves bougent et s’en vont un peu partout en ramassant leurs affaires, je me suis dirigé vers la dernière fenêtre au fond de la classe (1). Puisque nous avions toujours comme consigne de fermer les fenètres en partant en cas de pluie, et qu’il n’y avait aucun élève désigné à cette tâche, c’était à qui le voulait. J’ai donc fermé la fenêtre, mais juste pour être sûr qu’elle reste encore ouverte un peu, j’y ai mis un stylo Bic transparent, en prenant bien soin qu’il ne dépasse que de l’extérieur. (2) Vu de la classe, l’illusion était parfaite, la fenêtre avait l’air bien fermée comme les autres. Mais de l’extérieur, mon stylo était placé en levier.

Je suis retourné à mon pupitre, j’ai pris mon sac et je suis parti. Je suis resté dans le corridor assez longtemps pour voir la maitresse sortir en dernier et barrer la porte. Comme je l’espérais, elle n’a pas la boite beige en plastique avec elle. Ça signifie que l’argent est toujours dans son bureau, donc que la dernière chose qui aurait pu faire échouer mon plan ne s’est pas produite.  Satisfait, je prends mon veston et je quitte l’école. En passant par la cour arrière, je jette un oeil vers la dernière fenètre de ma classe. Le stylo est à peine visible pour qui ne sait pas qu’il est là.  Bien!

Mon plan était d’une simplicité enfantine: J’attendrais la tombée de la nuit, j’attendrais que mes parents s’endorment, puis je sortirais de ma chambre par la fenêtre.  Je me rendrais ensuite dans la cour arrière de l’école, et vers les portes arrière. (3) De chaque côté des portes, les supports sont des barres de fer placées en V (4) qui sont très faciles à grimper, justement à cause de leur forme. Ça va me permettre d’atteindre et d’escalader le petit toit de la porte arrière (5).De là, ce sera un jeu d’enfant d’ouvrir la fenêtre (1) avec mon stylo qui fait levier. (2) Ensuite, j’aurais juste à entrer, me rendre au bureau de la maitresse, ouvrir son tiroir, ouvrir la boite, empocher les 40$, refaire le chemin en sens inverse et rentrer chez moi, ni vu ni connu.

Le plus difficile sera de rester éveillé jusqu’à passé minuit. Je n’ai qu’un vieux réveille-matin à marteau-sur-cloches, alors si je l’utilise pour me réveiller, je réveille également mes parents.

Le hasard me vient en aide.  Cette semaine, mon père est en congé de la Baie James alors il est à la maison.  Ce soir là, mes parents s’en vont visiter les Léger, un couple retraité qui habite Boucherville. Suite à ma mésaventure avec les trois tantes de ma mère il y a dix mois, j’ai eu une discussion sérieuse avec elle.  Je lui ai fait comprendre que la tante ex-institutrice n’avait pas tout à fait tort en disant que quand on visite des retraités, l’ennui me pousse à faire des bétises. Aussi, désormais, lors de ce genre de visites, j’aimerais mieux rester seul à la maison. Au début, ma mère était réticente, mais j’ai trouvé l’argument parfait:

« Y’a plein de filles de mon âge qui font du babysitting.  Pourquoi est-ce que je ne serais pas capable de me babysitter moi-même? Y’a pas de raisons. »

Il est vrai que mes parents m’ont toujours reconnu comme étant une personne intelligente et mature pour mon âge. Ils savent bien que je ne ferais rien pour me mettre en danger lorsque je suis seul dans la maison.  Elle était un peu nerveuse la première fois qu’elle m’a laissé seul, mais a vite été rassurée au point de convaincre mon père d’en faire autant lors de ses congés.  Depuis mon 11e anniversaire cet été, ils ont fini par se sentir en confiance au point de me laisser seul des jours entiers.

Et puis, quand je reste à la maison, je ne peux rien voler chez leurs amis, pas vrai?

N’empêche qu’il y avait un truc qui me dérangeait avec l’absence de mes parents de ce soir. Je sais que les Léger habitent à 30 minutes en auto d’ici. Je savais quand mes parents partiraient, mais je n’avais aucune idée de quand ils reviendraient.  Le problème, c’est que j’ai besoin d’attendre la nuit tombée pour exécuter mon plan, et qu’il fait encore clair en ce moment. La dernière chose que je veux, c’est que mes parents reviennent à la maison pendant que je suis en train de commettre mon vol.  J’aurais beaucoup de difficulté à leur expliquer ce que je faisais dehors à une heure pareille. Alors j’ai eu une idée:

« Heille moman! Tu pourrais-tu m’appeler de chez les Léger pour me dire quand est-ce que vous êtes prêts à revenir? »
« Pourquoi? »
« Parce que comme ça, ça me laisserait 30 minutes pour ramasser mes jouets et ranger le salon.  Comme ça, tout va être beau à votre retour. »
« Ah, bonne idée.  Ok! »

Et voilà, simple et efficace.  Sans compter qu’en quelque part, ça rend ma mère un peu complice de mon vol, une ironie qui n’est pas pour me déplaire.  Après leur départ, je ne joue pas au salon, je me contente de regarder la télé, histoire de ne pas perdre de temps à ranger quoi que ce soit lorsque ma mère appellera.

21:00, le téléphone sonne.  C’est ma mère pour me dire qu’ils sont sur leur départ.  Bien!  Je sais maintenant que j’ai trente minutes devant moi pour aller commettre mon vol et revenir. C’est plus que suffisant.   Je prend ma clé de maison, une lampe de poche pour pouvoir plus facilement trouver la boite, et je pars. Nous ne sommes pas loin de l’halloween, il fait donc noir assez vite à ce temps-ci de l’année. Il fait également un peu frisquet. Je met mon capuchon de jacket, imaginant que ça aide à cacher mon identité. Je suis excité, mais en même temps extrèmement nerveux. Je n’ai pourtant pas à m’en faire. Par ce froid, personne ne sortira pour se promener.  Et puisque nous sommes un jeudi, tout le monde doit se rendre au travail ou à l’école demain matin. Personne n’a donc la moindre raison d’aller dehors en ce moment.  J’arrive au bout de ma rue, et… Et je vois quelque chose que je n’avais pas prévu dans mon plan. Quelque chose que je ne pouvais pas prévoir, car jamais avant je ne m’étais trouvé dans la cour arrière de l’école en pleine nuit.

Derrière l’école, il y a ce spot que j’estime être d’une puissance de 100 000 millions de watts (6) auquel je n’ai jamais porté attention durant le jour, rapport qu’il est éteint. Eh bien là, nous sommes la nuit, il est allumé et il innonde toute la cour et l’école de sa lumière.

Si j’exécute mon plan, il y a de fortes chances que tous ceux qui habitent dans les maisons les plus proches puissent me voir de leurs fenêtres, comme les Hebert (7) ou les Langevin (8), deux familles qui nous connaissent très bien, mes parents et moi.  Je reste là. hébêté, au beau milieu de la rue, à contempler cette méga lampe qui rend l’endroit de mon vol visible sur toute la rue, jusqu’à la rivière Richelieu.  Je réalise que je dois renoncer à mon plan et à l’argent.  C’est juste trop risqué. Mes tentatives de vols passés étaient des histoires privées qui sont restées en famille.  Mais si je me fais prendre cette fois-là, tout le village va le savoir, ce qui va ternir mon nom et ma réputation pour toujours.  Déçu que ça foire malgré un plan aussi génial, je retourne chez moi, la mine basse.

Suite à ce dernier échec, j’ai définitivement renoncé à la carrière d’aventurier-voleur professionel. Avec du recul, je comprends que ce fut une bonne chose que jamais mes tentatives de vol n’aient fonctionnées.  Parce que sinon, ça m’aurait encouragé à persister dans cette voie.  Je me serais éventuellement fait prende, et ma vie n’aurait plus été qu’une suite de séjours en prison.

Bref, ce soir-là, on peut dire que j’ai vu la lumière.

 

DEMAIN: Ben quoi, pensiez-vous que ça se terminait ainsi?

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Fait vécu, SÉRIE: Robin Déboires. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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