Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 3.1: Mon argent envolé.

J’aime mieux vous prévenir tout de suite que ce chapitre-là est le moins sympathique de la série.  Et aussi le plus long, alors il sera en deux parties.

Le problème quand on est un enfant élevé dans une famille pauvre, c’est qu’il est facile de mettre le focus sur l’argent car celui-ci procure un pouvoir d’achat que tout le monde semble avoir, sauf nous.  Personne n’aime se [faire] sentir inférieur.  Cette recherche de la normalité, de l’égalité avec le reste de la population, devient donc encrée instinctivement en nous.  

Je devais bien avoir six ans lorsque j’ai reçu pour la première fois de l’argent en cadeau: Un beau 5$ (18.47$ en argent de 2015).  Ma mère m’a alors amené ouvrir un compte à mon nom à la Banque Canadienne Nationale, aujourd’hui Banque Nationale [du Canada] ou BNC.  Dans les années 70 au Québec, les banques n’offraient pas de compte spéciaux pour les mineurs, avec limites de retraits ni autres programmes existants aujourd’hui.  Quiconque ouvrait un compte comme tout le monde avait un compte comme tout le monde.  Je me souviens de la fierté que j’ai ressenti à avoir mon petit livret rectangulaire gris-pâle entre les mains.  Un feeling qui ne m’a hélas duré que jusqu’à la fois suivante où je me suis retrouvé avec de l’argent.  C’est qu’à partir du moment où j’ai eu ce compte de banque, à chaque fois que je recevais de l’argent à Noël, à mon anniversaire ou à toute autre occasion, mon père intervenait systématiquement en me disant avec un air autoritaire à la limite de la colère:

« Ça, tu va aller l’déposer, au lieu de l’gaspiller sur des p’tites crisses de cochonneries! »

Imaginez être enfant, être pauvre, ne pas recevoir de jouets, et ne pas avoir le droit de tirer plaisir de la seule chose que l’on te donne.  Voilà pourquoi ce compte est vite devenu source de frustration.  Au bout de deux ans, j’en suis même venu à espérer recevoir n’importe quelle babiole sauf de l’argent, car je savais que chaque chèque ou billet de banque reçu m’équivaudrait à une engueulade automatique de mon père, et ce sans même me laisser le temps de dire quoi que ce soit.

Un jour de Noël, je décide de montrer de la bonne volonté.  Avant même d’ouvrir l’enveloppe que me remet ma grand-mère, je dis: « Youppi, de l’argent! Je vais pouvoir le déposer. »

Ce à quoi mon père répond sur son habituel ton enragé:

« T’es mieux de le faire pour de vrai au lieu de le gaspiller, mon p’tit calice.  Parce que MOÉ m’as t’surveiller. »

Comme quoi, quoi que je dise, quoi que je fasse, il n’y avait jamais moyen de m’éviter ses insultes et ses menaces.

Il arrivait parfois qu’un ami, un cousin en visite ou toute autre enfant mette la main sur mon livret et y jette un oeil.  À chaque fois, j’avais droit à une remarque rabaissante dans le genre de:

« HEIN?  T’as juste ça?  T’es donc ben pauvre! »

Quand tu as neuf ans, et que tu as passé le dernier tiers de ta vie à te faire chier à te faire soumettre de force à une épargne radicale qui ne te laisse pas profiter du moindre sou, cette humiliation supplémentaire ne fait rien pour t’aider à voir le principe de l’économie d’un bon oeil.

À l’époque, comme beaucoup de québécois, mon père a fait partie des milliers d’hommes qui sont allés à la Baie James lors de la construction des grands barrages hydroélectriques.  Leur horaire allait comme suit: Deux mois de travail suivi de deux semaines de congés, qui était l’équivalent de leurs huit fins de semaines cumulées. Mon père fut embauché.  Il y avait juste un problème: Il n’avait pas le $60.00 requis pour prendre l’avion pour s’y rendre.  Or, dans mon compte de banque, il y avait $62.00 ($241.20 en argent de 2015), fruit de trois ans de sacrifices forcés. Mes parents m’ont alors amené à la banque afin que j’en retire $60.00 et que je le remette à mon père.  Il m’a rassuré comme quoi il me le remettrait à son retour.  N’empêche qu’en attendant, je me sentais bien piteux à ne plus voir que $2.00 d’inscrit dans mon livret de banque, tandis que lui s’envolait avec mon argent.

À son premier congé, je le lui ai demandé.  Mais il m’a dit qu’il avait des dettes bien plus urgentes à payer, et qu’il me le rendrait à sa prochaine visite.

À son second congé, je le lui ai demandé.  Mais il m’a dit qu’il avait des choses bien plus importantes à régler avant de pouvoir se permettre de me le rendre, mais que je l’aurais à sa prochaine visite.

À son troisième congé, je le lui ai demandé, mais il m’a dit…

« HEILLE, TABARNAK, TU VAS-TU ARRÊTER DE M’FAIRE CHIER AVEC ÇA, CALICE!? Tu sauras que te nourrir pis t’habiller depuis que t’es né, ça m’a coûté ben plus que tes p’tits crisses de soixante piasses. Fa que farme donc ta yeule avant que j’te calisse ma main en pleine face. »

Assis sur le siège arrière du taxi qui nous ramène de l’aéroport, je reste silencieux.  Dans mon cerveau de neuf ans se bousculent de lourdes pensées.

« Alors c’est pour ÇA qu’il a toujours insisté pour que je dépose tout mon argent pendant trois ans?  C’était pour qu’il puisse me le voler quand bon lui semblerait?  Tout ce temps-là, quand il me disait à quel point je serais heureux rendu adulte de voir que j’ai beaucoup d’argent, c’était juste des menteries. Il me disait ça juste pour ne pas que je comprenne que c’était sa façon à lui de me voler.  Uune fois de plus, j’ai la preuve que quand t’es un enfant, les adultes ne te permettent pas de posséder le moindre richesse.  Même quand tu ne l’as pas volée. »

Les quatre ans où mon père a travaillé à la Baie James furent les seules dans laquelle nous avions un train de vie confortable.  Celà n’a fait que renforcer tout ce que j’ai toujours appris dans les aventures de Robin des Bois: Les pauvres sont honnêtes, et les riches sont malhonnêtes.  Et maintenant, mes parents étaient riches.  Alors forcément, il ne restait plus que moi de pauvre.

« Et tant et aussi longtemps que je serai honnête, je vais le rester.  Je viens d’en subir la preuve! »

Il est temps que je redevienne le voleur que je n’aurais jamais dû cesser d’essayer d’être.  Et cette fois, en cachette de mes parents.  Avec une mère qui donne mes trouvailles, et un père qui vole mes avoirs, je n’ai pas le choix!

 

À CONCLURE DEMAIN.  Ce chapitre, du moins.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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Un commentaire pour Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 3.1: Mon argent envolé.

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