Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 2: L’or et le feu.

Aout 1976. Je viens d’avoir 8 ans. Pour aussi loin que je me souviens, j’ai pu voir que le monde n’est pas un endroit pour les jeunes. La société est faite par les adultes et pour les adultes. Dans ma vision d’enfant, je vois qu’ils ont construit des prisons dans lesquelles ils rangent les jeunes, ne leur permettant d’en sortir que lorsqu’ils sont enfin devenus à leur tour adultes.

  • De la naissance jusqu’à 3 ans, il y a la garderie.
  • À 4 ans, il y a la prématernelle.
  • À 5 ans, il y a la maternelle.
  • De 6 à 11 ans, c’est l’école primaire.
  • De 12 à 16 ans, c’est l’école secondaire.
  • S’en suit une période de deux ans où tu deviens un adulte-en-probation, c’est à dire que tu as le droit de lâcher l’école, avoir un travail, un permis de conduire… Mais tu n’as toujours pas droit au sexe, à l’alcool et à tout ce qui s’y rattache (films adultes, bars, magazines xXx, etc). Il faut avoir 18 ans pour avoir enfin droit à la totale liberté et au respect.

Car d’après ce que je vois, les adultes ne se manquent pas de respect entre eux. Ils ne s’abusent pas entre eux. Ils ne s’imposent pas entre eux. Ils ne s’ignorent pas entre eux. Ils ne se manquent pas de respect pour leur vie privée entre eux. Ils ne se forcent pas à faire des choses qu’ils n’ont pas envie entre eux. Non! Les adultes ne font ceci qu’aux jeunes. Je comprends maintenant que si je vole un article de valeur, je ne pourrai pas le posséder longtemps. Je suis un jeune, et les adultes ne permettent pas aux jeunes de posséder des richesses.  

« Je suis sûr que si mon père trouvait un objet de valeur, ma mère n’essayerait pas de le déposséder, LUI!« .

Cette réflexion me donne une idée.  Et si je m’arrangeais, après avoir volé quelque chose, pour que ce soit mon père qui le trouve accidentellement?  S’il croyait sincèrement que cette chose a été perdue par quelqu’un impossible à retrouver… Ne garderait-il pas précieusement cette chose? Parce que si c’est le cas, alors cette chose serait bien à l’abri, ici, chez moi, jusqu’à ce que j’arrive à mes 18 ans. De cette façon, jusqu’à ma majorité, la maison de mes parents deviendrait mon coffre-fort privé, et mes parents deviendraient les gardiens de mes plus précieuses possessions.  À ce moment là, il serait très facile pour moi de les leur voler, et de mes apporter dans mon nouveau chez-moi.  Et la meilleure, c’est qu’ils ne se douteraient jamais de rien.

Vous devez admettre que j’étais quand même brillant pour un enfant de 8 ans.

Un jour, nous étions en visite chez les Villeneuve. Mon père et monsieur Villeneuve étaient de vieux collègues menuisiers, et cette année-là mon père a passé une bonne partie de l’été à aider M. Villeneuve à lui construire un garage adjascent à sa maison.

Les Villeneuves étaient riches. M. Villeneuve était un homme simple qui aimait le hockey, la bière, les blagues cochonnes et qui riait aux bruits de pets. Sa femme, par contre, était une snobinarde qui portait toujours une quantité obscène de bijoux et de maquillage, qui fumait avec un long porte-cigarette noir qu’elle allumait avec son briquet en or.

Sans avoir des tendances pyromanes, j’étais autant fasciné par le feu que je l’étais par l’or. Je mettais souvent le feu à certains trucs dans mon carré de sable derrière la maison: Du papier, des batons de popsicle, et surtout des jouets de matière plastique. J’étais fasciné par l’effet lave en fusion du plastique qui fond en brûlant. Je fabriquais souvent de petits volcans de sable humide, au sommet duquel je plantais des trucs en plastique pour les brûler, entre autres une figurine C3PO de première génération. Bref, étant doublement fasciné par ce briquet, je l’ai volé.

Plus tard, en soirée, nous sommes allés visiter notre vieille tante May (Oui, comme Spider-Man, j’avais une tante May) et c’est là que j’ai mis mon plan en action. Mon père stationne l’auto dans l’entrée de garage de tante May.  Je débarque de l’auto en dernier. Mes parents se dirigent vers la porte d’entrée. Ils me tournent le dos. Je dépose le briquet près du pneu arrière, puis je rejoins mes parents.   Tout le long de la visite, j’avais très hâte que l’on reparte, que mon père puisse trouver par hasard le briquet.

Quelques heures plus tard, en sortant de chez tante May, je prends bien soin d’être le dernier à quitter, pour que ce soit mes parents qui voient le briquet. Mon père se dirige vers l’auto, qu’il contourne sans le voir.  Ma mère, qui s’apprête à ouvrir sa portière, ne le voit pas non plus.  C’est trop bête!  Me voilà obligé de m’en mêler:

« Môman! C’est quoi, ça, devant la roue? »

Ma mère regarde le pneu que je pointe du doigt. Elle voit le briquet et le prend. Mon père vient voir. Ma mère le lui donne. Il le prend, l’observe et dit avec admiration :

« Tabarnaaaak! J’aimerais pas être le gars qui a perdu ça. Ça a l’air de valoir cher en estie. »

Nous savions que tante May ne fumait pas.  Et bien que le briquet était sur sa propriété, ils n’ont même pas pensé à retourner la voir pour lui demander si elle avait eu dans la journée un visiteur qui fumait et qui aurait pu le perdre. Bref, comme je l’imaginais, juste parce que ce n’était pas moi qui l’avait trouvé, ils se foutaient complètement de retrouver le propriétaire du briquet.  Mon père l’a donc empoché, et on l’a ramené à la maison. Bien que leur réaction m’a pleinement démontré l’étendue de l’injustice de leur hypocrisie envers moi, j’étais trop en extase pour leur en tenir rigueur car mon plan avait parfaitement marché.  Il ne me restait plus qu’attendre dix ans afin de pouvoir en reprendre possession.  Je sens que mes parents vont désormais trouver accidentellement beaucoup de choses précieuses.

Une heure plus tard, à la maison, nous étions au salon. Je jouais avec mes Legos tandis que mes parents sur le divan regardaient la télé. Mon père, lui, semblait fasciné par le briquet car il l’avait en main, l’admirant. Il n’avait de cesse d’ouvrir le capuchon, l’allumer, observer la flamme, le refermer…

Le téléphone sonne. Je suis celui qui en est le plus près, alors je répond.  J’entends:

« Passe-moé ton père! »

Je reconnais la voix. Je vais rejoindre mon père au salon, et lui dis:

« C’est Madame Villeneuve… Pis a’ pas d’lair contente! »

Même si j’avais réussi à mettre au point un plan incroyablement brillant, il reste que je n’étais qu’un enfant de 8 ans avec la naïveté qui vient avec.  Aussi, je n’ai pas du tout fait le lien entre cet appel et le briquet volé.  C’est seulement lorsque j’ai vu mon père se retourner vers moi en disant:

« Ah ben tabarnak! Oui, on l’a trouvé, votre lighter. »

… que j’ai compris pourquoi Madame Villeneuve a appelé, et pourquoi elle n’avait pas l’air contente.  Nous étions les seuls à avoir visité les Villeneuve ce jour-là, et mes parents étaient avec eux tout le long. Comment ais-je pu imaginer que je ne serais pas le suspect no.1 de ce vol?

Ce soir-là, j’ai perdu l’or, mais je n’ai pas manqué de feu.  La fessée que j’ai reçue m’a laissé une cuisante leçon qui chauffait encore le lendemain.

 

DEMAIN: une nouvelle aventure de Robin Déboires, piètre voleur.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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2 commentaires pour Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 2: L’or et le feu.

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