L’illusion de la neutralité

Parmi mes lecteurs et lectrices, il y a au-moins une personne qui correspond à la description suivante :  C’est une personne aimable, gentille, pleine de bonne volonté, qui fait ce qu’elle a à faire.  C’est une personne capable de reconnaître la différence entre quand c’est le temps d’être réfléchi et quand c’est le temps d’être impulsif.  Son naturel la porte à être généreuse, donnant du temps pour écouter ou aider autrui.  Mais pas trop, quand même, car il faut bien se protéger de ceux qui pousseraient la chose trop loin.  Elle sait prendre la bonne décision, ou du moins la solution qui lui semblait la plus logique à ce moment-là, selon ce qu’elle savait. Mais puisque c’est rare que l’on connait toutes les facettes d’une situation, et encore moins l’avenir, cette personne regrette parfois sa décision en se disant « Ah, si j’avais su! » Bien sûr, il lui arrive une fois de temps en temps de commettre une vraie erreur de jugement.  Mais bon, qui n’en a jamais fait?  La preuve, son entourage : Parents, amis, voisins, collègues de travail, belle-famille…   Bien que, somme toute, assez sympathique, l’entourage de cette personne est tout de même majoritairement composée de gens qui ont des traits de personnalité peu appréciables.  Certains sont ennuyeux.  Certains sont maladroits.  Certains sont indélicats, impolis, irrespectueux, et ils le prouvent en lui disant les mots les plus blessants qui soient, souvent en déguisant ça en tentative de faire de l’humour.  D’autres sont carrément des exploiteurs qui cherchent à obtenir de cette personne le plus qu’ils peuvent en tirer.  Même parmi celles qui aiment le plus cette personne, il y en a qui démontrent par leur comportement qu’ils sont parfois insensibles et qui ne l’apprécient pas à sa juste valeur.  Et le pire, c’est qu’on dirait qu’ils ne s’en rendent pas compte. Sauf dans le cas de certains dont les faits et gestes prouvent hors de tout doute qu’ils ont une personnalité négative, une nature perverse, voire carrément méchante.

Soyez franc : En lisant le paragraphe précédent, n’aviez-vous pas l’impression que la personne dont je parlais, c’était vous? Normal!  C’est que nous vivons tous, comme le dit le titre de ce billet, dans l’illusion de la neutralité.  Être réfléchi et majoritairement irréprochable tout en subissant les autres, leurs paroles, leurs gestes et les conséquences de leurs stupidité, c’est comme ça que nous nous percevons. 

Cette illusion, nous en sommes tous atteints, et moi le premier.  La preuve : Ce blog et la majorité de ses 219 articles tombent dans la catégorie « Voyez tout ce que l’on a à subir injustement de la part des autres. »  L’exemple le plus flagrant est le billet 30 comportements qu’il faudrait cesser d’avoir sur Facebook. Même si on s’y reconnait dans quelques uns, ce n’est tellement rien comparé au nombre effarant de gens chez qui on a pu voir tous les autres comportements dénoncés.  Pas étonnant que ce soit le billet le plus populaire de ce blog.

Et pourtant, je suis probablement moi-même coupable de plusieurs comportements qui dérangent autrui, aussi bien sur le net que dans la vraie vie.  Mais voilà, comme le démontre mon utilisation du mot « probablement », mes défauts personnels, je ne les vois pas.  Je ne vois que ceux des autres.  Sans le savoir, je pourrais être l’exemple parfait décrit dans le proverbe On voit la paille dans l’oeil de son voisin, mais pas la poutre dans le sien. Je ne sais plus qui a dit la phrase qui suit mais elle décrit bien la situation: Nos défauts sont comme nos odeurs corporelles : On ne les sens pas soi-même, elles ne dérangent que les autres.

« Je ne fais rien subir aux autres, je ne fais que subir les autres. » Ou: Le principe de la Mary Sue.
Dans les créations de beaucoup d’auteurs, surtout amateurs mais parfois aussi professionnels, on retrouve ce que l’on appelle une Mary Sue.  Il s’agit d’un personnage qui, volontairement ou inconsciemment, représente l’auteur. Bien qu’il existe plusieurs genres de Mary Sue (ou « Marty Stu » s’il s’agit d’un homme), la majorité possèdent les mêmes particularités.  En voici une courte liste:

  • Peu ou pas de personnalité qui se démarque.
  • Irréprochable dans son comportement.
  • Aucun défaut physique particulier. 
  • Tout tourne autour de ce personnage.
  • Les bonnes choses, tout comme les mauvaises, lui arrivent par elles-mêmes, sans que ce personnage ne les aient provoquées.

Le personnage titre de l’émission Seinfeld était le parfait Marty Stu.  La preuve: Demandez à ceux qui s’en souviennent encore (ou bien qui en regardent les reprises) de vous décrire les différents protagonistes de la série, et ils vous diront ceci: George est un loser complexé incapable de trouver une femme ou bien de la garder. Kramer est un excentrique sans-gène irréfléchi.  Elaine est une égocentrique.  Newman est un méchant et un lâche. Les parents de Jerry sont des moralisateurs à tort.  Les parents de George sont contrôlants et envahissants. Oncle Léo est un arnaqueur et un profiteur. 

… Et Seinfeld lui-même? Ben…  Comment dire?  

  • Peu ou pas de personnalité qui se démarque.
  • Irréprochable dans son comportement.
  • Aucun défaut physique particulier.
  • Tout tourne autour de ce personnage.
  • Les bonnes choses, tout comme les mauvaises, lui arrivent par elles-mêmes, sans que ce personnage ne les aient provoquées.

Mais bon, à quoi s’attendre d’autre d’une comédie nommée Seinfeld écrite par le comédien Jerry Seinfeld dans lequel le comédien Jerry Seinfeld joue le rôle du comédien Jerry Seinfeld?

Un exemple flagrant de la Mary Sue classique est le personnage de Bella dans Twilight.  En ne faisant aucun autre effort que d’exister, elle provoque chez un vampire centenaire l’envie de se dévierger.  Juste en étant passive, elle amène deux peuples surnaturels à lui graviter autour, faisant d’elle tour à tour source de désirs et de conflits.  En ne faisant rien du tout à part être aussi bella que son prénom, elle est l’influence qui marquera à jamais l’histoire de deux grandes puissances.

Seinfeld ou Twilight, pourquoi croyez-vous que ces séries sont si populaires? C’est justement à cause de la nature Mary-Sue-esque des personnages principaux: Parce qu’il est très facile pour le spectateur de se reconnaitre dans un personnage principal neutre.  Parce que dans nos têtes, nous sommes exactement comme eux: Nous ne faisons rien de mal. Nous sommes irréprochables.  Le monde tourne autour de nous. Nous ne faisons que subir les faits, gestes et paroles des autres. Exactement la perception que Jerry Seinfeld a de lui-même.  Exactement la perception que Stephenie Meyer a d’elle-même.  Exactement la perception que chacun de nous avons de nous-même.

Parce que nous vivons tous dans notre illusion de neutralité.

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